8 août 2017

Récits du Vieux Royaume



           Entrez dans le Vieux Royaume. De Montefellóne à Ciudalia en passant par Bourg-Preux, venez en découvrir les mystères. Et si vous croisez un certain Benvenuto : tremblez !


     Intégrale composée de deux tomes, Récits du Vieux Royaume propose Janua Vera, recueil de nouvelles, et de Gagner la guerre, un de ces plus grands livres (enfin je dis ça sans l’avoir encore lu, c’est malin). Et après réflexion, j’ai choisi de reporter mon avis sur une même fiche, en séparant bien les deux pour que vous discerniez les livres.



           
Né du rêve d'un conquérant, le Vieux Royaume n'est plus que le souvenir de sa grandeur passée... Une poussière de fiefs, de bourgs et de cités a fleuri parmi ses ruines, une société féodale et chamarrée où des héros nobles ou humbles, brutaux ou érudits, se dressent contre leur destin. Ainsi Benvenuto l'assassin trempe dans un complot dont il risque d'être la première victime, Aedan le chevalier défend l'honneur des dames, Cecht le guerrier affronte ses fantômes au milieu des tueries... Ils plongent dans les intrigues, les cultes et les guerres du Vieux Royaume. Et dans ses mystères, dont les clefs se nichent au plus profond du cœur humain...


            Le plus dur dans les recueils de nouvelles, c’est se décider sur la forme de la critique. Evoque-t-on les nouvelles une par une ou bien doit-on parler du recueil en général et laisser la surprise du contenu ? Dilemme, dilemme… Eh bien je vais faire un petit peu des deux !

       Dans l’ensemble, je fus emballée par ces nouvelles. Les horizons sont divers et variés, on côtoie des personnages hétéroclites qui nous font découvrir des paysages et des milieux uniques. Certaines nouvelles nous marquent – le cas pour la plupart d’entre elles – quand d’autres nous déçoivent.
       A dire vrai, j’ai souvenir d’avoir dit (en accord avec la miss Julie) que les nouvelles allaient crescendo dans leur intérêt et surtout leur beauté. Une seule m’a profondément déçue, Comment Blandin fut perdu (nouvelle parue seule en format poche). Je n’ai pas compris le but, je n’ai pas ressenti d’émotion, bref je fus totalement passée à côté de celle-là, ce qui est bien dommage puisqu’elle clôt quasiment le recueil (et que c’est la deuxième sur le classement de la longueur (j’ai pas osé parler de taille !)).

       Ma préférence va pour la nouvelle sur Benvenuto, Mauvaise donne, et miss Julie et moi-même sommes pressées de retrouver ce personnage haut en couleur, avec un tempérament téméraire, un brin casse-cou, et une petite dose d’humour qui ne fait jamais de mal par où ça passe ! Cette nouvelle a permis d’appréhender l’univers principal, les différents protagonistes et les quelques puissantes institutions. Je dois dire que j’ai hâte de retrouver la fameuse Guilde évoquée, avec les traditions. Et puis cette petite action bien sympathique sonne comme une mise en bouche savoureuse ! Si je dois trouver le temps de caser Gagner la guerre, ca n’empêche pas de baver d’avance !

       Je fus également touchée par Le Conte de Suzelle (et de mémoire, il en va de même pour Julie). D’une rare beauté, je suis ébahie par cette capacité à épiloguer sur des banalités pendant des pages et des pages, échouant sur une claque magistrale. C’est… bon, je suis une grande émotive/empathique, pourtant il m’en faut beaucoup pour qu’un livre me soustrait des larmes. Ben là, ça n’est pas passé loin. Derrière cette nouvelle se cache une cruauté singulière, une perception du temps qui impacte différemment selon chacun. Et pourtant… pourtant, Suzelle aura eu la chance incroyable de vivre pour obtenir la certitude qu’elle ne fut pas oubliée… C’est difficile de parler sans spoiler. Mais croyez-le ou non, cette nouvelle est peut-être la plus magistrale de toute.

       Mon troisième coup de cœur sera pour Cecht et sa nouvelle, Une offrande très précieuse. Là encore, de la finesse et de l’onirisme. Tout semble vrai et pourtant… On se demande ce qui appartient au rêvé, au réel, si le personnage survivra ou s’il rendra l’âme sans avoir trouvé l’offrande. Et celle-ci se révèle tout simplement sublime. Elle rappelle l’importance de l’écoute et du partage, voire même de la confession (et je n’évoque pas la religion dans ce terme). La fin fut une douche froide et un cœur qui s’arrête, le souffle coupé. Nouvelle marquante, sublime.

       Ma dernière pensée va pour la dernière nouvelle, Le confident. Alors là, nous ne sommes pas d’accord avec Julie. Ma petite Perle ( ♥ ) n’a pas perçu l’intérêt de la nouvelle quand je m’émerveillais des deux dernières phrases. Confident qui se confie en prenant le lecteur à témoin, sa place dans le recueil prend alors une toute autre tournure. Et si le lecteur devenait à son tour confident de choses qui se seraient réellement passées ? Les sourires se dessinent, et on se surprend à vouloir relire le recueil à nouveau, avec un tout autre regard… Je n’aurai souhaité aucune autre fin.

       En bref, vous l’aurez compris, si ce recueil n’est pas un coup de cœur, il aura néanmoins permis de passer un excellent moment de lecture, rare et précieux. Plus je m’avance dans sa production et plus je confirme mon opinion sur cet auteur : il est taillé pour être parmi les plus grands.




Au bout de dix heures de combat, quand j’ai vu la flotte du Chah flamber d’un bout à l’autre de l’horizon, je me suis dit : « Benvenuto, mon fagot, t’as encore tiré tes os d’un rude merdier. » Sous le commandement de mon patron, le podestat Leonide Ducatore, les galères de la République de Ciudalia venaient d’écraser les escadres du Sublime Souverain de Ressine. La victoire était arrachée, et je croyais que le gros de la tourmente était passé. Je me gourais sévère. Gagner une guerre, c’est bien joli, mais quand il faut partager le butin entre les vainqueurs, et quand ces triomphateurs sont des nobles pourris d’orgueil et d’ambition, le coup de grâce infligé à l’ennemi n’est qu’un amuse-gueule. C’est la curée qui commence. On en vient à regretter les bonnes vieilles batailles rangées et les tueries codifiées selon l’art militaire. Désormais, pour rafler le pactole, c’est au sein de la famille qu’on sort les couteaux. Et il se trouve que les couteaux, justement, c’est plutôt mon rayon…


Il aura fallu un sacré temps pour venir à bout de ce monstrueux pavé, non pas parce que l’intrigue est plate comme une planche à pain mais bien parce que le livre est volumineux et dense. Et puis on peut dire qu’on a tenu à le savourer comme il se devait, avec la miss Julie que je ne remercierai jamais assez d’avoir vécu l’aventure avec moi !

Gagner la Guerre reprend un personnage croisé dans le receuil de nouvelles Janua Vera. C’est pour cette raison que les deux œuvres peuvent se rapprocher en un seul volume. Je précise toutefois qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu la nouvelle pour prendre plaisir à découvrir le one shot. Quelques références à la nouvelle jonchent çà et là l’intrigue, mais c’est insuffisant pour réellement gêner un lecteur qui n’aurait pas souhaité s’attarder sur les nouvelles, format plus difficile qu’un roman.

Les aventures qui nous sont rapportées sont relatées par le héros lui-même. Le style est incisif, tranchant, à la fois familier et soutenu. Les tournures de phrases sont grandioses, manipulatrices. Don Benvenuto casse le quatrième mur avec une verve sifflante, une poésie que je n’avais pas retrouvé dans une lecture depuis très longtemps. En vérité, je pense même n’avoir jamais lu une plume aussi poétique et renouvelée. Pour tout vous dire, l’auteur use d’un lexique très recherché et précis, des termes dont on n’a guère l’usage dans notre quotidien. Cette lecture fut pour moi tant un plaisir perpétuel qu’un enrichissement de la langue (je pense notamment au mot « moricaud », qui me vient souvent en tête en ce moment, allez savoir pourquoi !).

Bref, j’ai commencé par la plume et le point de vue interne de l’œuvre, mais les deux sont indiciblement liés et j’avoue qu’ils incarnent à eux seuls la force du livre. La plume nous happe et nous entraîne dans les confins d’une Ciudalia, inspirée de l’Italie aux portes de la Renaissance. Cette ville se situe au cœur de la République, on se l’imagine parfaitement telle que Rome en période antique, quand le Sénat et les deux consuls faisaient loi. Et, naturellement dans ce genre de décors, l’intrigue tourne autour du profit, de la recherche du pouvoir, de sa consécration et de son maintien à la tête de la République.  Le point de vue, lui, offre une vision acérée, vive, critique, de cette société hypocrite.

Tout commence pourtant sur un bateau, et une trahison. Don Benvenuto se retrouve au cœur d’un tourbillon d’imprévus, tandis que le navire subit une attaque ressinienne, l’ennemi à vaincre en début de livre. L’homme de main doit accomplir deux missions : assassiner un concurrent politique en ascension dans l’opinion publique et formuler un accord de paix à l’ennemi, permettant de cesser cette guerre qui n’a que trop duré tout en laissant la République grande victorieuse. L’assassin ne sortira pas indemne de cette épreuve, et il en subira les affres tout le long de l’œuvre.
On peut croire que je vous ai énormément spoilé, en réalité cela concerne les premières pages seulement. Si ces deux événements seront à l’origine de tout, ce que l’on comprend bien plus tard, bien trop tard si je puis dire, beaucoup d’autres rebondissements vont épicer notre lecture, nous perdant dans les méandres des coups bas politiques, voire des coups bas tout court.
En tant qu’homme de main du Postulat Leonide Ducatore, le plus grand homme politique de cette époque, Don Benvenuto va subir de grands tourments, parfois injustes, parfois mérités.  Et, sans trop en dire, je peux vous assurer que cela durera jusqu’à la dernière page, où l’ultime mot est révélateur de tout cet étalage d’ironie, de familiarité, de… Les mots me manquent, mais cette fin m’a fait vibrer de bout en bout, retenez juste cela !

Je suis tombée amoureuse de Don Benvenuto. Comme je le disais, il a une verve qui me plaît bien. On sent qu’il est loin d’incarner le gentil héros manichéen, qu’il a plus de sang sur les mains que n’importe qui et pourtant, on se prend d’attachement devant son tempérament, sa détermination, son agilité d’esprit et de corps pour se sortir des plus mauvaises passes. J’avoue que cela reste sa répartie qui me manquera le plus, avec une impertinence tout à fait appréciable et savoureuse.
Leonide Ducatore m’a également beaucoup plu, contre toute attente. Je ne suis pas particulièrement friande de politique tortueuse, pourtant ce personnage manie les idées et les mots avec une force manipulatrice telle qu’il est impossible de prédire à l’avance quel coup il jouera. En gros, c’est le joueur d’échecs qu’on n’a pas envie de rencontrer !
Quant à sa fille Clarissima, elle incarne parfaitement la gamine pourrie gâtée des riches familles que l’éducation et l’absence d’autorité paternelle ont rendu exécrables. Je dois dire pourtant que la jeune femme fait preuve d’une perspicacité et d’une intelligence aussi foudroyante que son père, ce qui n’est pas rien, surtout quand on sait ce qu’elle en fait dans l’intrigue. Mais chut, à vous de lire…

Parmi les personnages secondaires voire tertiaires, je fus très curieuse de découvrir qui était réellement le Macromuopo aux yeux de Don Benvenuto. L’auteur nous fait languir sur plus de deux cent pages pour apporter ses explications, et il faut dire que celles-ci ne manquent pas d’intérêts. On en apprend plus sur notre homme de main préféré, ses origines troubles comme ses décisions.
Je suis également contente d’avoir retrouvé des personnages de Janua Vera qui ne se trouvaient pourtant pas dans la nouvelle avec Don Benvenuto. Un elfe, deux soldats, trois personnages pour qui j’éprouvais beaucoup d’attachements malgré leur caractère et leurs défauts.
Ma toute dernière pensée pour les personnages concernera le Rempailleur, personnage obscur qu’on ne rencontrera que très courtement. Je dois avouer que j’ai senti venir sa véritable identité à des kilomètres à la ronde, cela ne m’a pas empêché d’être émue par sa fin, voire même de verser ma petite larme. Bah oui, il était cruel et pourtant je l’aimais bien…

      En bref, je retiendrai globalement de ce livre une intrigue lente et dense, travaillée avec soin, où le véritable but de ce « cauchemar » n’est révélé qu’à la toute fin, ce qui permet de clore l’intrigue sur une note retentissante. Les personnages dégagent une force entraînante, chacun possède son âme, tous évoluent avec une justesse et une cohérence appréciables. Le point de vue interne apporte une touche de familiarité qui rend la lecture plus légère, saupoudrée d’humour noir, d’ironie, de cynisme. Quant à la plume, c’est un régal à elle seule. C’est très simple, pour moi Jean-Philippe Jaworski devient, à l’égal d’Alain Damasio, une référence de la Fantasy française.


       En un mot ? Un pépite !
En trois mots ? Un coup de cœur…



20/20



4 commentaires:

  1. C'est vrai que je suis complètement passé à côté de la toute dernière nouvelle... ! Je pense la relire un jour - avec toutes les autres bien entendu :DD- j'espère à ce moment là me montrer plus réceptive ! Je m'agrippais encore trop à nos appeleurs et à la maladroite Suzelle ! :P

    Bon, et sinon, on en parle du fait que ta chronique est aussi magistrale que les nouvelles de Jaworski... ?! Tu as su mettre des mots sur tout ce qu'on peut être amené à ressentir à la lecture de ces petites et grandes merveilles... ♥

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ca doit sûrement être ça ! :P Je pense aussi qu'elle dénote tellement du reste des nouvelles que ça déroute un peu. Après tout, on passe de voyages en voyages à l'obscurité et à la stagnation ;)

      Tssss, tu en fais trop, là ! Jaworski est bien meilleur, et il a de la marge. Cependant, je ressors satisfaite de cette critique, c'était pas simple et l'émotion passe :) En tout cas, je suis contente qu'elle te plaise et j'ai hâte de lire la tienne ! :D (si tu en fais une ^^)

      Supprimer
  2. Tu me donnes très très envie de les lire! Mais d abord il faut que je lise la suite de Même pas mort! ^^
    Et c'est vrai que ta chronique est très joliment écrite!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est gentil, merci ! =)

      Même pas mort est également du très lourd, dans un genre différent. Mais la plume de Jaworski est agréable dans les deux univers, c'est le principal ! Bonne lecture avec la suite, quand tu trouveras le temps ;)

      Supprimer